Rapports à l’alimentation : de la méfiance à la défiance


14/04/2020 - 5 mn Peurs alimentaires 

La production et la transformation croissante des produits alimentaires sont aujourd’hui mises en cause radicalement. Mais certains aliments parmi les plus familiers, les plus centraux et les plus traditionnellement ancrés dans les systèmes alimentaires -le pain, le lait, la viande- sont aussi soupçonnés, accusés, évités ou rejetés par une partie croissante de nos contemporains. La méfiance s’agrège avec peurs et colères, se mue en défiance généralisée. Ces discours et ce rejet, que disent-ils sur notre rapport à l’alimentation, que disent-ils sur l’âge de crises et de ruptures profondes dans lequel nous sommes entrés ?
Rapports à l’alimentation : de la méfiance à la défiance

La montée de la défiance est attestée par des enquêtes statistiques révélant également un lien avec la mise en place d’évictions alimentaires [1]. Alors que la méfiance n’est qu’une suspension de confiance, la défiance rend compte d’une perte totale de lien entre le mangeur et le nourricier. Si tous les défiants ne pratiquent pas d’évictions alimentaires, les “mangeurs sans” en revanche sont majoritairement des défiants [2]. C’est donc en allant à leur rencontre et en observant leurs pratiques quotidiennes et intimes qu’il semble possible de saisir les enjeux de la mise en place de ces régimes alimentaires. Le point de départ de notre étude est la rencontre fortuite d’individus se trouvant être en conflit avec les professionnels de santé ou avec leur entourage uniquement à cause de leurs choix alimentaires.

Cinquante personnes ont ainsi été recrutées. Nous avons rencontré des personnes d’origines socio-culturelles très variées et il s’avère difficile de dresser un profil-type du défiant ou du “mangeur sans”. Notre étude permet néanmoins de comprendre les logiques sociales qui l’animent. L’alimentation est tout d’abord une expression symbolique de cette défiance, qui s’exprime à travers cet invariant qu’est le principe d’incorporation et qui se traduit par l’expression « on est ce qu’on mange » [3]. En refusant d’ingurgiter les aliments produits par une société souillée, je me protège d’elle. Ainsi le point commun de mes enquêtés est d’avoir connu une phase de conversion — qui passe le plus souvent par une phase de détoxification pour se purifier de la société — mais aussi une très forte conviction dans leurs choix dont ils assument le coût parfois extrême (menace de perte de droits parentaux, souffrance physique et psychique, rupture sociale, stigmates corporels), mais ce sont des choix calculés avec leur propre perception des risques.

Mais c’est surtout dans les pratiques que des points communs vont apparaître, et que la dimension infrapolitique des évictions alimentaires va être discernable et compréhensible. Dans le quotidien, les enquêtés, défiants et “mangeurs sans” se rassurent en consommant des aliments bruts, crus, traçables, locaux, “naturels”. Ils revendiquent tous d’être des consomm’acteurs, mais sans que l’on puisse les réduire à cela. C’est avant tout en réinventant le quotidien que nos enquêtés s’approprient de nouveaux usages. Par exemple ils vont pouvoir réintroduire des microbes, des germes, des levures et autres champignons que l’alimentation industrielle a éloignés de nos cuisines. Autant de microorganismes vivants dont ils craignent plus l’absence que la potentielle dangerosité. Ils préfèrent en effet s’exposer à ces risques maîtrisables dont ils pensent pouvoir tirer profit plutôt qu’à la “chimie” de l’industrie.

Ils ne se détournent pas de la science, au contraire ils vont être à l’affût de tous les travaux émergents s’intéressant moins aux recommandations de santé qu’à essayer d’anticiper les découvertes qui pourront être faites dans le domaine médical. C’est en ayant recours à l’expérimentation qu’ils vont alors porter attention à ce qui n’est pas encore prouvé. Pour pallier ce qu’ils considèrent comme des dangers, il va s’agir de prendre d’autres risques — jeûnes, consommation d’aliments crus, déséquilibres et carences d’apport alimentaire.

Il y a alors la possibilité d’accéder à un savoir que l’on va pouvoir par la suite partager avec son entourage, avec les siens. La mise en place de ces régimes alimentaires aux conséquences incertaines a donc sa rationalité propre qui ne peut être réduite à une recherche d’optimisation individuelle, mais est également conçue comme une façon de s’engager dans la société. Moins visible sur le plan politique qu’un militantisme classique, c’est en testant des pratiques et en se représentant d’autres risques et conséquences que les évictions alimentaires deviennent une critique civilisationnelle radicale interrogeant le rapport au savoir et la façon dont nous interagissons avec notre environnement.

(Par Emmanuelle Lefranc, sociologue, doctorante à l’EHESS - Conférence du Fonds français pour l’alimentation et la santé - « L’alimentation : de la méfiance à la défiance » - 3 mars 2020)

Diplômée en sociologie et en nutrition, Emmanuelle Lefranc mène actuellement une recherche doctorale dans le cadre d’une thèse menée à l’EHESS sous la direction de Jocelyn Raude, intitulée « La défiance en pratique : l’alimentation comme manière de résister » et portant sur les démarches d’évictions à l’égard des produits traditionnellement ancrés dans le système alimentaire français.


À lire aussi : L’alimentation : de la méfiance à la défiance », Claude Fischler, Après-demain, n°50


[1] Baromètre de la confiance politique, SciencesPo Cevipof, 2009-2019 ; Etude EVICTION, Lefranc E, Paolo N, Pardo V, Wolf V et al., OCHA-CREDOC, 2018.

[2] Etude EVICTION, Lefranc E, Paolo N, Pardo V, Wolf V et al., OCHA-CREDOC, 2018.

[3] Rozin P, Fallon AE. A perspective on disgust, Psychological review, 94 (1):23-41, 1987 ; Fischler C., L’Homnivore, Odile Jacob, 1990 ; Lahlou S. Penser Manger. Alimentation et représentations sociales, Presses Universitaires de France, 1998.



Autres articles à consulter


© 2020 Alexandre Glouchkoff
Mentions légales - Cookies