Plaisir de manger et santé


24/04/2020 - 6 mn Comportement alimentaire 

Entre les crises sanitaires qui ont marqué les dernières décennies, la prévalence du surpoids et de l’obésité de l’adulte comme de l’enfant, l’abondance des injonctions nutritionnelles à « manger sain » et depuis peu à « manger durable », l’environnement du mangeur est devenu relativement anxiogène. De plus, malgré la conscientisation et la responsabilisation grandissantes des mangeurs, les consommations sont encore très éloignées des recommandations.
Plaisir de manger et santé

En effet, d’après les données du Crédoc (2017), entre 2013 et 2016, seulement 25 % des mangeurs adultes consomment les 5 portions de fruits et légumes recommandées, et la part des très petits consommateurs (moins de 2 portions par jour) ne cesse d’augmenter chez l’enfant, passant de 32 % en 2010 à 45 % en 2016. Face à ce constat, l’un des enjeux actuels est d’identifier des stratégies efficientes pour favoriser des choix plus équilibrés. L’objectif de la présente communication est de proposer un état des lieux d’études expérimentales récentes, afin de mieux appréhender comment les messages sanitaires sont perçus par les mangeurs notamment les plus jeunes, mais aussi d’évaluer les alternatives aux messages sanitaires les plus prometteuses pour changer efficacement les comportements.


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Alors que la diffusion d’information nutritionnelle (comme le logo Nutri-Score®) peut se révéler efficace sur les choix réalisés par des consommateurs adultes [1], les résultats de recherches ciblant l’enfant apportent des conclusions plus nuancées. Des auteurs [2] ont observé que le fait d’instrumentaliser l’alimentation conduit à un mécanisme de rejet de l’aliment contingenté, l’enfant inférant que si l’aliment est « bon pour la santé », c’est qu’il doit être « mauvais au goût » ! Or c’est le goût et le plaisir ressenti lors de la dégustation qui constituent les principaux moteurs des choix des plus jeunes consommateurs, bien avant des critères de santé ou de nutrition.

Une étude récente a évalué les choix de goûters au sein de la dyade mère-enfant avant/après étiquetage des produits avec le logo Nutri-Score®. Les auteurs de cette étude ont mis en évidence une amélioration de la qualité nutritionnelle des choix en présence du logo, mais ce changement était associé à un « coût hédonique », se traduisant par une diminution de l’appréciation tant chez l’enfant que chez l’adulte, posant ainsi la question de la pérennité d’un tel changement comportemental [3,4,5].

Parallèlement, une revue de la littérature [6] a mis en exergue que les stratégies les plus opérantes pour modifier les comportements des plus jeunes reposaient sur l’exposition répétée, l’effet de facilitation sociale, l’implication de l’enfant dans des programmes de cuisines, de jardins éducatifs, d’éducation sensorielle, ou sur le fait de proposer du choix pour stimuler la curiosité des mangeurs. Ces approches sont intéressantes car elles mobilisent les différentes dimensions du plaisir alimentaire (sensorielle, commensale et symbolique) [7], permettant ainsi de favoriser la familiarisation de l’enfant aux aliments « sains » sans injonctions, ni discours, mais par expositions répétées et partagées.

Stimuler le plaisir de manger des aliments sains est une piste prometteuse, puisqu’une étude a révélé que ce sont les enfants les plus hédonistes - valorisant le plaisir et le goût des aliments - qui réalisent les choix plus sains sur un buffet, en comparaison avec des enfants dont les attitudes sont plutôt orientées santé ou nutrition [8]. De même, le plaisir pourrait être mobilisé pour favoriser des choix de portions modérées. C’est ce que montre une étude interventionnelle comparant une condition avec « imagerie multisensorielle » dans laquelle les participants doivent anticiper le plaisir sensoriel des aliments proposés, et une condition « sans imagerie » [9].

Les résultats révèlent que les participants de la condition « avec imagerie » privilégient des tailles de portions plus modérées. En fait, l’imagerie multi-sensorielle permet d’orienter les choix non pas en fonction des sensations de faim ou du rapport quantité-prix, mais en fonction du plaisir sensoriel anticipé. Or, on sait que le plaisir est optimal durant les premières bouchées en raison du phénomène de rassasiement sensoriel spécifique. C’est donc ce plaisir anticipé qui conduirait à favoriser de plus petites portions.


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En somme, ces études proposent des alternatives pertinentes aux injonctions nutritionnelles dont le risque principal est d’exacerber le clivage entre santé et plaisir. Au contraire, en stimulant la curiosité, la commensalité, et l’appétence pour des aliments « sains » ou pour des portions modérées, le plaisir peut constituer un levier adapté pour favoriser des choix équilibrés et apaisés chez le mangeur.

(Par Sandrine MONNERY-PATRIS, Directrice de recherche - INRA - Centre des Sciences du Goût et de l’Alimentation, Intervention "Quel rôle joue le plaisir pour faire évoluer les comportements alimentaires ?" - Atelier Nestle France - Journées Francophones de Nutrition)

Références

[1] Julia, C., Etilé, F., & Hercberg, S. (2018). Front-of-pack Nutri-Score labelling in France: an evidence-based policy. The Lancet Public Health, 3(4), e164.

[2] Maimaran, M., & Fishbach, A. (2014). If it’s useful and you know it, do you eat? Preschoolers refrain from instrumental food. Journal of Consumer Research, 41(3), 642-655.

[3] Nguyen, S. P., Girgis, H., & Robinson, J. (2015). Predictors of children’s food selection: the role of children’s perceptions of the health and taste of foods. Food quality and preference, 40, 106-109.

[4] Monnery-Patris, S., Marty, L., Bayer, F., Nicklaus, S., & Chambaron, S. (2016). Explicit and implicit tasks for assessing hedonic-versus nutrition-based attitudes towards food in French children. Appetite, 96, 580-587.

[5] Poquet, D., Ginon, E., Goubel, B., Chabanet, C., Marette, S., Issanchou, S., & Monnery-Patris, S. (2019). Impact of a front-of-pack nutritional traffic-light label on the nutritional quality and the hedonic value of mid-afternoon snacks chosen by mother-child dyads. Appetite, 143, 104425.

[6] DeCosta, P., Møller, P., Frøst, M. B., & Olsen, A. (2017). Changing children’s eating behaviour-A review of experimental research. Appetite, 113, 327-357.

[7] Marty, L., Chambaron, S., Nicklaus, S., & Monnery-Patris, S. (2018). Learned pleasure from eating: An opportunity to promote healthy eating in children?. Appetite, 120, 265-274.

[8] Marty, L., Miguet, M., Bournez, M., Nicklaus, S., Chambaron, S., & Monnery-Patris, S. (2017). Do hedonic-versus nutrition-based attitudes toward food predict food choices? a cross-sectional study of 6-to 11-year-olds. International Journal of Behavioral Nutrition and Physical Activity, 14(1), 162.

[9] Cornil, Y., & Chandon, P. (2016). Pleasure as a substitute for size: How multisensory imagery can make people happier with smaller food portions. Journal of Marketing Research, 53(5), 847-864.



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