Le mangeur connecté est averti : quel impact sur notre équilibre alimentaire ?


23/04/2020 - 6 mn Applications alimentaires 

Le mangeur connecté est averti : quel impact sur notre équilibre alimentaire ?
Le mangeur connecté semble averti. Mais quel impact a la digitalisation sur notre équilibre alimentaire ? Les informations collectées sont-elles fiables et sûres sur le plan nutritionnel ? Les besoins nutritionnels des Français sont-ils en adéquation avec les tendances numériques (healthy, flexitarisme, régimes sans...) ?

Tous les jours, en consultation, Ysabelle Levasseur, diététicienne nutritionniste, est confrontée au sujet de l’alimentation mais également à celui de la santé. « Aujourd’hui, le consommateur est toujours en phase d’apprentissage dans le décryptage des produits à travers les données des applications. Il est informé mais pas encore averti. Il doit faire face à beaucoup d’informations (applications/ réseaux sociaux/messages de santé publique) et au fait que les applications ne se “parlent” pas entre elles. En effet, l’individu est perdu. Les applications santé (dédiées à certaines pathologies, comme le diabète) sont complètement déconnectées des autres applications comme celles de consommation, d’acte d’achat et de celles conçues pour prendre des photos. C’est un des principaux défauts que je vois dans ces applications : elles sont non connectées entre elles et oublient l’aspect santé. »

Selon cette dernière, « toutes ces applications ont permis d’évoluer et d’apporter des bénéfices aux patients consommateurs. Néanmoins, elles ne sont pas parfaites et il convient d’apporter un bémol car tout cet écosystème peut avoir un impact négatif sur la santé ».

Les applications ont du bon car elles ont rendu le patient ou le consommateur plus acteur de ce qu’il mange. « Ces outils pointent du doigt les sujets et permettent de se poser les questions sur ce que l’on a dans l’assiette, et de prendre conscience du fait que ce que l’on mange peut avoir un impact sur sa santé et la planète. On observe un cercle vertueux avec des applications qui incitent les marques à modifier leurs recettes afin de répondre au mieux aux attentes des consommateurs. Les marques font beaucoup plus d’efforts pour répondre aux applications comme Yuka, notamment sur les additifs qui sont très pointés du doigt par l’application. Mais attention, les additifs ont un rôle, notamment celui de conserver les aliments. Je conseillerais de prendre du recul par rapport à ces informations. »

Autre point positif, des applications, comme celle gratuite sur le site du PNNS mangerbouger – La fabrique à menus –, proposent des menus relativement équilibrés gratuits à partir de produits de saison pour une semaine midi et soir avec liste de courses et donnent envie de reprendre le chemin de la cuisine.


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Néanmoins, il y a des points de vigilance, selon Ysabelle Levasseur : « Cette influence des réseaux sociaux et de certaines applications génère de l’angoisse car nous sommes face à une multitude de messages (applications pour le sport, pour compter ses calories, pour générer ses menus, etc.). »

« De plus, toutes ces applications ne prennent pas en compte tous les critères, comme la quantité à consommer ou réellement mangée, on parle uniquement d’un plat/d’un aliment ou d’un ingrédient. Or, c’est bien plus complexe et toutes ces notions doivent se gérer dans un équilibre journalier et personnel (matrice nutritionnelle). »

Les informations disponibles sur les réseaux sociaux vont parfois donner des conseils sans légitimité, et elles vont être prises par les populations sensibles pour argent comptant qui n’auront pas toujours « l’éducation » pour prendre du recul.

« Certaines catégories d’aliments vont être évincées, et cela me pose un problème côté santé. » Le consommateur connecté peut être connaisseur en matière d’équilibre alimentaire mais cette connaissance n’est pas toujours bonne : les informations dont il dispose sont celles de la communauté que le patient a choisie, celles qui l’arrangent et ce ne sont pas forcément les bonnes informations.

Il peut choisir de supprimer par exemple des catégories d’aliments comme la viande, les matières grasses, les produits sucrés, etc. Or, « supprimer une catégorie d’aliments n’est jamais bon, cela peut créer des déséquilibres par carences d’apport. Le fer, par exemple, sert à la fabrication des globules rouges, au transport de l’oxygène dans le sang, mais pas uniquement : il est très important dans les défenses immunitaires et dans le développement du quotient intellectuel et du cerveau des enfants. Des études dans le monde entier montrent le rôle important du fer. Le fer héminique que l’on trouve dans le monde animal est mieux absorbé que celui que l’on trouve dans le monde végétal. Il faut donc manger de tout de façon équilibrée. La viande n’est pas néfaste pour la santé et elle est indispensable dans une consommation raisonnée ».


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Il faut se reconnecter à l’acte de manger, et ne pas faire autre chose

Face à cet excès d’informations, les professionnels de santé ont un rôle à jouer. Et c’est aux consommateurs de prendre un peu de recul. Les applications sont très intéressantes pour ceux qui ont des maladies, des intolérances à des composants très spécifiques.

« Dans ce cas, c’est très utile pour ces patients pour qui c’était parfois “l’enfer” de faire leurs courses, comme de manger. Mais là, les gens sont perdus pour démêler le vrai du faux : revenons donc à des choses simples, à des basiques. J’espère voir apparaître une application qui fasse le tour de tout : c’est-à-dire entre les recommandations nutritionnelles, mon cas personnel de diabétique et d’intolérant au gluten, et avec ma situation socioprofessionnelle par exemple ».

Ysabelle Levasseur témoigne également de l’impact de l’utilisation de nos smartphones à table, pendant que nous mangeons. « Lors des consultations, je me trouve à parler d’autres choses que de manger : c’est aussi comment on mange, avec qui, quand, combien de fois, et puis finalement on s’aperçoit que l’on mange presque seul… Mais pas que, car nous avons un 6e doigt qui est notre téléphone. »

« Ce téléphone devient omniprésent, notamment pour photographier ce que nous avons mangé. C’est également le téléphone qui nous dit ce qu’il faut manger et qui va nous aider à commander à manger. Mais nous avons oublié que la fonction principale du téléphone, c’est de téléphoner. »

« Nous nous retrouvons à manger en faisant autre chose, bien souvent devant notre écran et nous sommes ainsi de plus en plus déconnectés de l’acte de manger. »

L’ultraconnexion à son téléphone ne permet pas de réunir les conditions pour manger en pleine conscience. Il faut se reconnecter à l’acte de manger, et ne pas faire autre chose.

« Je vois beaucoup de patients qui ont du mal à manger, mais ils ne mangent plus : ils engloutissent souvent en 4 minutes. On sacrifie de plus en plus l’heure du repas. Heureusement, en France, on n’y est pas encore mais on y arrive tout doucement, comme ce qui se passe aux USA… On ne mange plus en conscience et cela a des impacts sur notre digestion et donc notre santé. »


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SOURCE : MeatLab Charal


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